Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
G.Perec, Espèces d’espaces
Tout pourrait commencer par ce constat simple, mais tant de fois réitéré, assis à la table d’un bistrot, observant le hall de la gare depuis le comptoir du buffet, regardant par la fenêtre la rue, les immeubles et le reflet des élèves sur la vitre : si difficile l’appréhension globale, si délicate la superposition des espaces, des temps, des histoires de chacun, des conversations qui se mêlent, s’additionnent et s’annihilent… Bien difficile de s’en sortir dans la linéarité de la phrase, l’exposé méthodique quand il s’agit d’explosion… bien fragile le fil de la narration quand il s’agit de matière à mettre en place plutôt qu’en ligne…
Le réel fuit, échappe imperturbable parce que si délicat de traduire le désordre du monde autour, de ma perception et du discours que je tiens à partir de ces bribes… J’entends, je vois, je sens, j’ai peur, je suis surpris, sens et ressens me souviens : et là enfin dire ! Dire mes mots les leurs, organiser ce chaos où tout se mêle… Raconter quoi dès lors, jetant un coup d’œil aux carnets : des histoires certes, les leurs la mienne, disposés par bribes, empreintes relevées avec lesquelles reconstruire. La tentation est grande d’en faire des personnages, de s’y placer parmi, au centre ou désaxé, mais les raconter dans l’ordre factice qu’on sait leur imposer. Ou de les figer, instantanés disparus dans l’instant, esquisses légères, sans importance, perpétuelle ligne de fuite où mieux être là sans l’être… regard posé qui dit l’absence.
Admettre que du monde et des êtres ne nous reste que des traces.
Le temps passe et nous accumulons, sédimentons le réel en nous… le réel est du temps mis en strates : superpositions continuelles des inscriptions en mémoire, souvenirs qui se greffent au perçu dans l’instant, bribes de rêves resurgies… Quoi sinon les souvenirs nous permettent de reconstruire le réel autour !
Lire ces traces, les déchiffrer.
Le réel n’est que signes perçus, dénichés pour faire sens, signes qui s’imposent et font peur, s’accumulent et brouillent…
S’attaquer au palimpseste, tenter de mettre en ordre la phrase du réel, cet entrecroisement de signes, débusquer la grammaire de cette écriture, patiemment reconstruire, écrire ces traces :
pêle-mêle journaux broderies initiales gravées panneaux carnets notes pubs lectures musiques discours sur l’Histoire lieux communs photos objets légués traces en chair cicatrices aux tréfonds
Non pas reproduire le réel, mais produire les traces dont nous sommes faits, traces déposées discernées disposées, dire l’individu sédimenté puisque construit par… Peu importe dès lors la désignation :
inutile le démonstratif, ce qui fait trace s’applique, m’implique sans distance. Le réel n’est plus un monstre, ni même un objet, puisqu’inscrit en moi, part de l’individu écrivant.
inutile le sujet, les êtres dits le sont par ce qu’ils véhiculent, par ce qui les lie au monde, leurs souvenirs, les liens entre eux, les clichés véhiculés, les reflets du social… leurs traces.
Si les traces m’impliquent dans un rapport d’immédiateté, dès lors s’impose un dégraissage, une suppression de toutes les liaisons narratives et explicatives.
Et si le réel est palimpseste, son dit se doit aussi de l’être.
Traces accumulées, entrecroisées, pour qu’enfin par résonance se crée volume et sens, que l’immédiat devienne intelligible : ordonner ces bribes sur un axe temporel linéaire, un lever et le déroulement d’un repas, et autour de cette colonne vertébrale, faire s’enchevêtrer, broder. Tenter d’approcher la puissance du riff.
Placer le personnage principal dans un lieu et une situation où s’accumulent les traces, où elles s’imposent et par leur omniprésence provoque un malaise par saturation. La sédimentation des traces ne crée pas nécessairement un ordre…
Faire du texte un réceptacle polyphonique, un lieu où se multiplient les voix, comme dans ces blues construits dans la répétition des mêmes motifs et un jeu de réponses avec modulations, dynamique de transformation lente : autre sédimentation…
Rêve d’une vaste table de mixage : reprendre différents textes, et différents états du texte. Leurs strates diverses sont aussi traces.