plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
1. phrase du demi sommeil suivie d’une image: passager du quai, heureux quand la foule passe, va et vient autour, et si désemparé quand seul, l’agitation terminée, trains repartis voyageurs égaillés, quand rien sinon les rails, lointains wagons de marchandise citernes rouille, pas perdus mains aux poches confiseries derrière la vitre fente où la pièce journal abandonné au sac poubelle… pas même cette voix des annonces
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
2. gare de Cleveland dans l’attente d’un train de nuit : retour vers New York… cette femme qui d’heure en heure, sur la pointe des pieds cou tendu au guichet, achetant son billet revenant l’échanger, rembourser, tournant virant dans la salle d’attente remontant jusqu’au parking redescendant vers le quai, puis le guichet l‘hygiaphone, billet tendu, échangé, et ce même parcours indéfiniment ce rite qui clôt l’instant, cette longue agonie du possible
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
3. débarquer là les épaules voûtées d’un sac à dos : cette vraie vie qui m’attend, travailler… descendu trop tôt ne pas savoir Les Aubrais Orléans Les Aubrais Orléans dernier arrêt ce terminus si proche descendre sans comprendre demander au guichet prochaine navette dans plus d’une heure, attendre puisque l’espace se dérobe, une bière au buffet et longtemps sur le quai ces lignes parallèles tous ces poteaux ces fils cet espace quadrillé caténaires et graviers madriers leur bois fendu ces bâtiments cubiques peints de blanc et les escaliers de sortie, à pics de faïences souterrains vers la ville
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
4. se lever tôt ne rien savoir du lieu sinon que gare de Lyon : de ces déplacements impératifs aller parce qu’un tampon, une feuille signée en poche… affectation « Maison de Ailes » Echouboulains s’y présenter en uniforme scientifique du contingent, cette absence aux tableaux d’affichage destination inconnue nul arrêt sur quelle ligne, demander honteux là en uniforme vif sentiment du ridicule, ce bureau au mur un tableau lumineux réseau clignotis l’annuaire des stations et des gares et là pourtant écrit sur cette feuille ce nom le trouver sur une carte, au-delà RER village sans gare descendre à Montereau
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
5. ces longues descentes nocturnes au matin les cyprès : au pied des Alpilles courir sur la pierre blanche sentir le poids d’un chargeur… bidasses au train leurs cheveux déjà ras se savoir pris au piège les mâles sont là la bière les cris, immobile et muet y prendre part aux yeux des femmes qui passent au couloir et aux quais
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
6. dormir là sur ce banc : plexiglas de l’abri sur le quai une affiche… loin des errants leur litanie leurs pas perdus le hall parcouru isolés bien à l’abri derrière leurs tempêtes, frissonner dans la nuit du mois d’août, correspondance au matin se souvenir de Grenade
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
7. gare de Cholet où les seuls errants étaient des vieux… assis sur un banc le kiosque fermé devisant des horaires des locos incongrues, mégots dépecés fumer encore discuter de peu et rentrer à l’hôpital descendre à l’hospice d’un bar à l’autre quelques ballons, me souvenir encore de cette phrase notée alors perdue depuis ah ça il manque « mon capitaine » pour sûr qu’il manque
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…
8. silhouette familière lui qui là sans nulle part où aller : maigre et pourtant court cette canne à chatterton veste et pantalon marron un t-shirt et toujours ces énormes lunettes de soleil sous la visière d’une casquette rouge… traînait là sans paroles nulle aumône allées venues du kiosque au buffet et là parler un peu le temps d’un verre
plus que je ne l’agis ce monde m’agite…