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28/09/2007

pour aller où y trouver quoi passer le couloir sombre l’odeur des Gauloises convoquer l’ascenseur carré lumineux l’entendre qui monte porte qui glisse dévoiler quoi personne à cette heure long silence des après midi rien sinon le miroir l’oublier le temps d’actionner les commandes et se retrouver là inquiet d’un reflet non pas le temps d’un face à face mais l’esquisse d’un regard s’y reconnaître jusqu’au choc qui délivre dans son dos la porte qui glisse pour aller où y trouver quoi

26/09/2007

Il paraissait certain, quand on ouvrait la porte et qu’on voyait l’escalier, plein d’un calme implacable, impersonnel et sans couleur, un escalier qui ne semblait pas avoir gardé la moindre trace des gens qui l’avaient parcouru, pas le moindre souvenir de leur passage, quand on se mettait derrière la fenêtre de la salle à manger et qu’on regardait les façades des maisons, les boutiques, les vieilles femmes et les petits enfants qui marchaient dans la rue, il paraissait certain qu’il fallait le plus longtemps possible -- attendre, demeurer ainsi immobile, ne rien faire, ne pas bouger, que la suprême compréhension, que la véritable intelligence, c’était cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire.

Tout au plus pouvait-on, en prenant soin de n’éveiller personne, descendre sans le regarder l’escalier sombre et mort, et avancer modestement le long des trottoirs, le long des murs, juste pour respirer un peu, pour se donner un peu de mouvement, sans savoir où l’on va, sans désirer aller nulle part, et puis revenir chez soi, s’asseoir au bord du lit et de nouveau attendre, replié, immobile.

N. Sarraute, Tropismes, V.

Car tout ce qui se passe passe par l’escalier, tout ce qui arrive arrive par l’escalier, les lettres, les faire-part, les meubles que les déménageurs apportent ou emportent, le médecin appelé en urgence, le voyageur qui revient d’un long voyage. C’est à cause de cela que l’escalier reste un lieu anonyme, froid, presque hostile.

G. Perec, La vie mode d’emploi, Première partie, chapitre 1.

24/09/2007

Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane, idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ses circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier. Tout un complexe central de rues et de places s’y trouvent pris dans un réseau d’allées te venues aux mailles serrées; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. L n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens.

Julien Gracq, La forme d’une ville, p2-3

21/09/07

Ici se fait jour la laideur particulière aux zones d’urbanisation récente qui commencent à ceinturer un peu partout les villes: le cœur gris et bleu (ou gris et rose) des anciennes cités, serrées comme un poing autour de leurs ruelles, est noyé progressivement, ainsi que le cœur d’un astre éclaté, dans une poussière confuse de bicoques neuves, qui vont crever jusque loin aux alentours la verdure, dans le semis anarchique et hasardeux qui est celui des trous d’obus. De plus en plus nettement, avec la prolifération des résidences isolées périphériques, la notion de cité s’efface au profit de l’image d’une vague densification humaine cancéreuse, qui ensemence loin autour d’elle le tissu naturel de ses métastases et de ses ganglions. Des zones entières maintenant de l’ancienne campagne -- et étendues-- font songer à un chaos où on aurait brassé et secoué pêle-mêle les éléments urbains et ceux de la verdure circonvoisine, et où le tout serait resté à l’état d’émulsion mal liée, sans qu’aucune décantation, aucune stratification nette paraisse se faire.

Julien Gracq, La forme d’une ville, p126

N’en savoir rien, n’en rien connaître

N’en savoir rien, n’en rien connaître, sinon ce contact sur la cuisse, oblong et plat quand les clés du trousseau, le fon de la poche d’un pantalon, main qu’on pose au tissu ces volumes qui rassurent, aspérités bienveillantes : de quoi conduire, ouvrir une porte, billets glissés monnaie qui tinte, glisser la main tendre la jambe sous la table du bistrot, l’épaule en arrière tendre la main et malgré l’épaisseur du jean, coton rigide regard perdu là-bas sans trop savoir sur quoi se pose, piétons au passage, voitures en files, ces quelques péniches amarrées l’au-delà du quai ces pavés, les lignes d’immeubles perdus au ciel, d’une pression des doigts à plat extraire ces billets pliés les détacher, un oeil sur le plateau rond du serveur, sa main à plat son gilet blanc sa chemise blanche, déjà prêt à trier la monnaie qui l’attend, sacoche noire sur le ventre, espérer que personne ne revienne à cette table, inquisiteur supposant qu’ici même, il y a peu, dix minutes peut-être, cette clé USB noire, importante parce que… payer, vite boire cette bière et s’en aller, partir d’ici rejoindre la voiture sur le quai, de ponts en ronds points rejoindre l’autoroute, conduire seul retrouver la maison vide, fenêtre ouverte rouler non loin du fleuve

Découverte étonnante, cet après midi de juillet

Découverte étonnante, cet après midi de juillet, assis la terrasse de ce bar. Je sortais de la gare de Nantes, avec cette impression idiote d’à nouveau replonger dans la plus élémentaire des solitudes. Ton visage derrière la vitre du train, nos deux enfants, leurs épuisettes encombrantes et puis ce coup de sifflet… Mains ballantes sur ce quai, marcher tandis que le train s’éloigne, un dernier signe de main, apercevoir le mouvement plus que les corps, deviner, reconstituer le puzzle… Vite descendre l’escalier, à contre courant, de la masse en vacances remonter les couloirs, carreaux de faïence aux murs, publicités, assaillis de visages, quelques mots happés au passage, formules en lettres grasses, silhouettes mobiles, corps contournés, seul avancer là, de nouveau désemparé de se sentir parmi, non pas libre ou disponible, pas même ballotté, mais debout jusqu’au vertige, cet espace qui s’ouvre, ce hall de gare, l’après midi vide, de nouveau l’œil à celui qui, sac de couchage roulé sous un bras, une cigarette dessus l’oreille, allant venant, l’errance où l’on se jette, suffisamment de produits ingurgités pour que la route ne s’arrête plus, mouvement vers le prochain festival et là cul à terre près d’une fontaine, pavés roses de la rue piétonne, corps qui s’effondre au cercle, les chiens couchés, les boîtes de bière, ce temps que la chimie modèle, pétrit, étire et bascule au trou noir… Sortir du hall, vigiles aux chiens dressés entre leurs jambes, pantalons bleus et pelages sombres, courroie de cuir des muselières, tandis que cette femme noire, seaux au chariot, passant sa serpillière… Sortir de là, cette terrasse au trottoir, l’ombre des platanes, conversations des taxis, y aller boire une bière, ne pas repartir tout de suite, cette route si longue encore

Elle était là, posée sur la table, entre le cendrier et les verres vides. L’avoir saisie aussitôt, glissée dans la poche du pantalon, curieux de ce qu’une clé oubliée, bribes de mémoire électronique : y trouver quoi ?

WINDOWS NOTEBOOK 11 et 12

Wervik + Kemmel

Ce soir, deux thuyas, un mobile home, son auvent marron, quelques arbustes nains.

Hier, la guinguette a fermé ses volets, terrasse vide, les chaises autour des tables, les fûts Shell, (jaunes) posés là pour tenir les piquets d’où flottent les banderoles plastiques (les mêmes autrefois l’été dans les stations services, parées pour les grands départs), l’allée de graviers gris, la pluie (la flaque s’élargira jusqu’au matin), chats qui passent furètent et s’abritent aux arbustes, l’un d’eux ce matin dans le lit d’Elsa, convaincue au réveil que sa peluche avait pris vie.

Lieu en tête, avoir regretté d’être parti sans appareil photo, derrière les dunes, mobiles homes détruits, quelques fauteuils plastiques blancs, des tables idem, caravanes éventrées, rideaux qui s’agitent au vent vitres brisées, fauteuils banquettes qui pourrissent, traces de feu, une cabine téléphonique encore là, ce qui fut un camping, seul encore demeure le bar

Ce matin

Egarés, s’arrêter au Flamenco, bistrot d’Houtem ; le patron, la quarantaine, chauve au t-shirt noir, venu s’asseoir à la table raconter son histoire ; pendant 25 ans éducateur spécialisé, divorcé, remarié ici en Belgique, chaque jour parcourir

198 kilomètres

et puis l’envie d’un autre boulot, reprendre ce bar ; bar déserté qui de nouveau, télé venue là un reportage sur l’écran, jeu local remis en état (« bourloir »)

Colette, dite « Côtelette » danse avec son chien, « le plus beau de tous les tangos du monde », « j’attendrai »… (son « kien » ) ; tour de magie papiers collés sur une lame de couteau, tourne retourne apparus disparus ; pouce trempé dans l’eau d’un verre de bière, à l’oreille parce que les enfants « pour savoir la taille de ton zizi » ; minimum 70 ans, jambes maigres robe à fleurs ; une bouteille de bière, assise à une table avec un vieux à pantalon à pinces usé et parka ; « j’aime bien boire une pinte » ; le vieux nous attend dehors pour nous guider sur son vélo, courbé dans le vent, visage tanné yeux noyés, m’attend parfois déporté sur la gauche me montrer l’élevage de poulets puis de porcs « plus de 2 000 par an », les choux fleurs récoltés deux fois l’an, sa maison où devant une mobylette à vendre, le hangar où la fête de la bière chaque dernier week-end de juillet, y aller à pieds emmener son vélo, le laisser là.

Quelques instants plus tard, nationale traversée, Porsche grise puis une décapotable noire, les injections qui soufflent moteurs qui ronflent sans peine, gamins ray-bann au volant, gosses qui jouent l’objet des riches en mains, font demi tour, hésitent avant d’aller passer la frontière toute proche, chair à fait divers de retour d’Amsterdam.

WINDOWS NOTEBOOK 10

Harelbecke

Branche paisible ; pas un souffle, sinon le bruit de l’autoroute toute proche. Pseudo acacia (c’est écrit sur une plaque au pied du tronc). L’allée de graviers bleu gris, pelouse et quelques arbres jeunes ; derrière, le rideau d’arbres hauts (masquer l’autoroute). Espaces parallèles du peu d’espace.

Des lapins courent, deux gringalets jouent au foot (miment d’y jouer).

Hier

Habillés de jaune et canotiers au crâne, hurlant dans la remorque, encourageant le moteur poussif du tracteur, qu’il monte la côte et s’arrêtent au bar boire en gueulant.

WINDOWS NOTEBOOK 9

Kluisbergen

Ce soir, assis devant la porte ouverte, l’un de ces bancs attachés à leur table de bois ; l’herbe, traces de pneus dans la terre sèche, un muret de béton légèrement de biais, haie d’arbustes au dessus (dire la pente !) ; puis les portiques blancs, balançoires, de temps en temps le visage de mes gosses, un drapeau rouge en berne faute de vent (marque de bière), une façade de briques rouges, larges fenêtres du Nord, tuiles rouges, cheminées de briques, une autre cheminée, ronde, sorte d’inox, cône coupé au dessus. Bockor, enseigne aux plis identiques de ceux sur les bouteilles de bière (vague parchemin), au dessus sans doute un aigle et le bandeau anno quelque chose, mais d’ici… Au dessus d’une enseigne lumineuse de couleur verte, le haut-parleur des jours de fête ; au fond, le rideau des arbres.

Scène

Forêt des Ardennes, cet après-midi ; arbres plantés à distance ; se souvenir de Mona et de Grange, assis à la terrasse (guinguette des bois) ; murs blancs, personne sinon cette femme et cet homme,lui un appareil auditif derrière l’oreille, et ce stylo bleu dans sa main ; elle l’écoute, sourit attentive ; puis elle rit et, redevenue grave plus qu’attentive maintenant que le silence, sort un papier qu’elle déplie, le lui fait lire ; lui jette un œil et ne dit guère ; il couche presque sa tête sur la table, elle se met à écrire, concentrée, sourire aux lèvres ; ne rien savoir que leur corps et son visage (lui de dos), tous deux parlant flamand à voix ténue.

WINDOWS NOTEBOOK 8

Geraardsbergen

La même cabane, fenêtre à l’identique ; un autre camping : verdure d’une haie (feuillus), masse immobile. Seules s’agitent les branches qui dépassent, pousses légères. Sèche-linge blanc, dessus les serviettes des gosses, la clé dans la serrure (son porte-clé pendille, comme décapsuleur), plancher de la terrasse minuscule, pavés puis le chemin damé, l’herbe rase au pied de la haie.

Regarder aujourd’hui d’une porte ouverte plus que d’une fenêtre (seul le sèche-linge en partie, un bout de haie par la fenêtre proprement dite).

En quelle position on se trouve tandis qu’on regarde.

Scène

Depuis 3 jours, scènes écrites non plus le lendemain mais le soir même (fatigue du vélo ?)

Petite vieille une casserole en main, marche lente, son dos voûté la veste bleue, petite, ses jambes maigres le corps frêle, nuque brisée l’œil à terre, ne pas tomber accrochée à quoi ? quelle envie quand manger à l’instant sous l’auvent de la caravane, cette femme assise à l’autre coin de la table (la vieille me fait face, mangeant régulière, mâchant inexorable) ; la plus jeune, grosse aux cheveux courts, teint pâle malgré la distance, fumant en silence (une grosse femme, l’épouse de l’homme maigre qui va et vient cuisine pour la vieille, sa mère sans doute, la propriétaire du serin qui s’agite dans sa cage); depuis combien d’années ainsi, à cette même place de camping, la même déjà où le défunt…