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28/10/2007

D’une bascule fantastique de la ville où l’errance

Je pensais être tout près de l’Ancienne Cathédrale, le terminus de cette ligne, et je la croyais devant moi, cachée par quelque haute maison, alors qu’elle était à ma droite.

Les rues, les places que j’avais traversées, les bâtiments que j’avais vus et même ceux dont je ne connaissais que l’existence, s’étaient déjà organisés dans mon esprit, s’agglomérant en une vague représentation générale très fausse de la ville, par laquelle je m’orientais sans en prendre clairement conscience, de cette ville dont je n’avais pas encore vu de plan, et dont j’étais encore incapable d’apprécier les véritables dimensions.

De toutes les portes sortaient des employés en imperméables et chapeaux melons; les voitures passaient lentement, serrées; mais alors que je m’attendais à voir la foule et le nombre de magasins augmenter à mesure que j’avancerais, au contraire j’entrais dans des zones de plus en plus calmes où les vitrines, les enseignes, déjà rares près de Matthews and Sons, s’espaçaient encore, et où il y avait de moins en moins de bruit.

Michel Butor, L’Emploi du temps

24/10/2007

Faulkner, Springsteen...

J’ai vu un homme penché sur un chien crevé… il était allongé au bord de l’autoroute, dans un fossé… il le regardait d’un air intrigué… il le piquait avec le bout d’un bâton… il avait laissé la portière de sa voiture grande ouverte… il était là, au bord de l’autoroute 31… comme si, en restant là assez longtemps… le chien se lèverait et se mettrait à courir… ça m’a toujours paru plutôt bizarre… comment même à la fin de chaque dure journée… les gens trouvent une raison d’y croire…

Ouais, Mary Lou elle aimait Johnny de tout son cœur… elle disait « j’travaillerai pour toi tous les jours… et j’te ramènerai mon argent à la maison »… un jour, il s’est levé et l’a quittée… et tout le temps depuis… elle attend à la fin de cette route poussiéreuse… que son Johnny revienne… ça m’a toujours paru bizarre, ouais, vraiment bizarre… comment même à la fin de chaque journée durement gagnée… les gens trouvent une raison d’y croire…

Bruce Springsteen, Reason to believe, 1982, CBS Inc.

23/10/07

Silhouette maigre, les épaules raides, son même pull la veste en jean, sale au dos désormais d’avoir dormi dehors, lui voilà trois mois, cette fille blonde son sac de sport à la main, sous effet si lointaine abandonnée au produit, et lui immobile tirant sur les manches de son pull sous le soleil de septembre, les flics papiers en mains leur radio dans le silence du lotissement, passer à l’heure d’une bascule parce qu’un coup de fil ou quoi, repasser depuis, trajet travail, leurs affaires sur le bout de pelouse, à la pluie les cartons quelques sacs poubelles, lieux vidés que d’autres s’y logent, et lui hier soir errant en cercles vains main tendue devant lui et son regard qui s’y penche, cinq euros un billet chiffonné et ce paquet bleu dragées chewing gum, descente entamée que chacun s’écarte à la caisse le laisse passer, silencieux et ailleurs, son regard qui ne se pose plus

non pas septembre mais le soleil d’avril

bras raides le long du corps les mains dans ses manches un pull gris secoué de frissons regarde ailleurs cheveux longs barbe grise teint pâle les yeux fixes ne veut les voir ne peut les deux flics et leur voiture gyrophare et cette fille blonde dans l’entrée ses sacs plastiques aux pieds son blouson de skaï rouge ses bottines les bras ballants l’œil aux deux flics appellent le poste tout ce soleil sur le pare-brise (15/04/07)

20/10/07

En matière de vedettes, la demande, si elle reste d’abord indistincte, précède l’offre -- la vedette correspond à un besoin: si la foule d’Europe en 1949 les appelle et les crée, après l’Amérique, c’est que, dans sa situation angoissante, elles lui sont devenues nécessaires, elles sont préposées an quelque manière au salut de son âme. Elles sont pour elles comme des gens qui marcheraient sur la mer: elles triomphent par procuration de ce sentiment angoissant du « plongeon » qui est le lot de l’homme moderne happé par l’anonymat vorace de la foule des grandes villes. À voir les regards sur l’écran s’y accrocher comme à une bouée de sauvetage, on comprend que leur contact même imaginaire immunise contre la mort, triomphe pour un moment du sentiment de non-reconnaissance à vie de molécules humaines vainement insurgées contre la condition qui leur est faute d’entrer inexpiablement « en composition ».

Julien Gracq, La littérature à l’estomac

Qu’en dire aujourd’hui du solitaire urbain, fixé à son écran, ouvrant la boîte sans fond du passé, l’Internet rock où s’empilent les images et discours de ceux qu’il a cru être siens sinon lui, icônes qui s’agitent encore même si déjà six pieds sous terre, parlent et provoquent et vacillent embués d’alcool décuplés de chimie, s’engagent au chemin qui les mènent vers, magnifiés par le risque et l’incertain, corps de scène qui s’affirment en un saut une tension du visage et le solo où faire corps se fouailler extirper sans trop savoir quoi mais suspendu à l’instant, collection des saints qu’on s’invente vous accompagne, où parfois s’oublier et feindre s’y reconnaître, encombré de vestiges, s’abandonner au mythe et disparaître sous les figures tutélaires, ou s’y construire retrouver bribe à bribe les pièces d’un puzzle en expansion

19/10/2007

Quel labyrinthe pourrait s’offrir, si d’une ligne à l’autre un lien vous offrait la bascule, que surgisse la voix de celui qui aligna les mots, simples grognements l’élan d’un cri, qu’une matière enfin prenne place sous le voile linéaire l’agite et lui donne forme, rideau malmené où la scène entr’aperçue, cet espace des rugissements intérieurs glissades des mauvais sommeils ces sons lointains des fatigues accumulées ces mains qui tremblent et le corps qui s’affale, matériau lourd et rugueux, l’assaut qui griffe le vide crachat et rictus mordre au réel, toujours là et prêt à se dérober, le savoir insuffisant, s’y cogner encore et encore et revenir là, dans cet antre où l’on sait que primal scream, l’hurlade de soi et des momies qu’on emmène dans une brouette, l’hurlade de ce qui dedans sans trop savoir si vraiment soi ou le souvenir lointain des strates accumulées, l’urne enfin ouverte et qu’enfin la dispersion sans histoire, sinon le fracas du labyrinthe où l’on court s’accroche aux murs les griffe et les tague, courir et ces images qu’on a placées là empilées au souvenir, arrêts de bus aux seins offerts et monuments aux morts, non lieux de mémoire mais ce grand lâcher des Fantômas multi cartes, se coucher là au pied d’un mur s’y rencogner pas même attendre ni regarder, les yeux au vide et pourtant cet effroi, fixés sur quoi, à moins qu’assis les genoux relevés et la tête qu’on y pose entre les coudes deux mains à toutes forces aux oreilles, trop, too loud too loud ce dédale sonore du labyrinthe polyphonique

Téléchargement LABYRINTHE.zip

17/10/2006

aller là quand passer le temps, l’intervalle un entre deux, promenade sans but sinon ce retour au point initial, passer entre les tombes, quelques noms lus, nul ici que l’on connaisse, cette terre est un ailleurs, résidence et non racines, où soi peut-être, parmi les croix les mots blancs tous ces fonds noirs, mots penchés boucles blanches souvenir, un général un gosse le président de l’union cycliste

une femme nettoie le marbre, serpillière en main un seau plastique son chien près d’elle

retourner là-bas, au-delà du mur derrière les châtaigniers

15/10/2007

savoir faire savoir le dire

Il avait quelques centaines d’enquête à son actif. Il savait que presque toutes se font en deux temps, comportent deux phases différentes.

D’abord la prise de contact du policier avec une atmosphère nouvelle, avec des gens dont il n’avait jamais entendu parler la veille, avec un petit monde qu’un drame vient d’agiter.

On entre là-dedans en étranger, en ennemi. On se heurte à des êtres hostiles, rusés ou hermétiques.

La période la plus passionnante, d’ailleurs, aux yeux de Maigret. On renifle. On tâtonne. On n’a aucun point d’appui, souvent aucun point de départ.

On regarde des gens s’agiter et chacun peut être le coupable ou un complice.

Brusquement on saisit un bout du fil et voilà la seconde période qui commence. L’enquête est en train. L’engrenage est en mouvement. Chaque pas, chaque démarche apporte une révélation nouvelle et presque toujours le rythme s’accélère pour finir par une révélation brutale.

Le policier n’est plus seul à agir. Les événements travaillent pour lui, presque en dehors de lui. Il doit les suivre, sans se laisser dépasser.

C. Simenon, La Guinguette à deux sous

Un seuil bascule

L’avoir toujours su là, présence offerte, au détour d’un couloir, l’encadrement d’une porte, jusque dans les jeux de l’enfant, pieds posés d’un carreau l’autre, labyrinthes qu’on s’invente, géométries rêvées, seuil bascule où l’on va où, n’en rien savoir et pourtant, cette certitude, non d’une chute, un passage, un entre soi où le dehors n’est rien, ce seuil bascule s’impose l’image d’un ventre, là peut-être qu’il se crée, s’y offre, dans le tempo d’un souffle ralenti, dernière retenue avant que là, non la pirouette et encore moins le saut, ce mouvement vers l’avant qui vous enroule entraîné, spirale peut-être, mais rien n’est moins sûr, ce seuil bascule où la pesée des corps et des consciences, quel espace intérieur, y rejoindre quoi, y croiser quels fantômes, cet aller vers qu’on ne peut saisir,

des deux pieds en appui, immobile, l’ignorer ce seuil bascule, crainte enfantine une main au mur le plâtre froid, le seuil bascule est lieu vertige

Une sale blessure

Non le silence qui pèse, mais les mots absents, le vide auquel on s’abandonne se sent partir, cette chute de n’avoir su de n’avoir pu, lui soi, jeu de dupe jeu de masques et les années passées la sentence, ce sac balancé aux épaules que l’on voudrait qu’on porte et qu’on sait ne pouvoir, ce « tiens prends ça » puisque limite atteinte bientôt s’éteindre, ce jeu de double où se croire prolongé, d’un peu de vie palpiter, saisir l’encore une simple pirouette, miroir tendu où ne pouvoir se reconnaître, s’agripper en distance reconquise, non, pas soi, pas ça, que chacun à sa place, l’un au passé l’autre au présent, cette confusion où se perdre, où le vide enfin voilé, ce piège de l’identique d’une ressemblance, logorrhée pâle cette pâte immonde, que du père au fils et du fils à l’enfant, à peine paru et déjà nié, advenu et néanmoins figé englué sous la douceur des mots fixes, que l’un naisse que l’autre meurt, et que chacun tant bien que mal atteigne enfin sa limite, l’apprenne et s’y dessine, debout et fragile, éclos d’un moule brisé

9/10/2007

D’un peu de soi surgi à la page, même si toujours écrans et strates, les franchir et parvenir enfin: non au cœur mais à la surface, et consciencieusement lentement la dépolir

Sur ce terrain-là,il était trop maladroit et sa maladresse l’humiliait.

Mais aussi, c’est tellement difficile de dire à brûle-pourpoint, surtout dans de pareilles conditions, à un gamin:

_ Vous savez, j’ai confiance en vous…

Surtout qu’il eût été capable d’ajouter:

_ Pardonnez-moi d’avoir été si dur, mais…

Non, en mer, la capote ruisselante, les pieds gelés, on prononce plus facilement:

_ La sirène!… Toutes les trente secondes…

Elle hurlait à déchirer les tympans.

C. Simenon, Le passager du Polarlys