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"Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n'en finis plus."

La France (…) vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. (…) Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise. Et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre le sublime et le ridicule? Quel irrespect! Quel ignorance! Quel gâchis! « Bouilli ou rôti, la même chose! » et en même temps quelle servitude envers l’opinion du jour, le plat à la mode!

Tout était faux: faux réalisme, fausse armée, faux crédit, et même fausses catins. On les appelait « marquises », de même que les grandes dames se traitaient familièrement de « cochonnettes ». (…) Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la Passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’art d’être moral, à la philosophie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science « de se ranger à la portée du peuple. »

G. Flaubert, lettre à Georges Sand, 30 avril 1871

27/11/2007

L’architecture et l’urbanisme d’aujourd’hui pourchassent, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace, dans la maison moderne le grenier, caverne aux trésors, sésame de l’imagination enfantine, tout comme avec la cave ils en extirpent le lest, les terreurs et les richesses souterraines. Dans cinquante ans, la poésie en portera les cicatrices, mais d’ici là elle aura mis la main sur des talismans de rechange. Tout fait penser que des symboles de mouvement (déjà la route, la voiture) remplaceront les prestiges des lieux clos, verrouillés, protégés, dont le château sous toutes ses formes était devenu pour nous depuis le moyen âge l’emblème inusable.

Julien Gracq, Lettrines

Travailler plus

La notion même de travail est en train de pourrir, avec ce qu’elle impliquait de conquérant et de productif: dans ce monde déjà tourné et retourné de fond en comble, le travail ne s’attaque presque plus nulle part à la nature brute, mais uniquement au travail humain précédent. De quoi était pour moi le symbole de la destruction, que j’observais l’été dernier, des villas grotesques et touchantes de La Baule, remplacées une à une par des ensembles de béton: la travail exécuté et déjà pensé par la machine anéantissait la travail que la main a accompli, que le rêve même pauvre et la fantaisie même indigente a inspiré. L’instinct sent qu’une perversion particulièrement maligne, et qui tôt ou tard, obscurément, sera punie, s’attache à cette rage de défaire pour refaire, qui tourne à vide et ne moud rien.

Je rêve quelquefois d’un nouveau Sermon sur la Montagne, qui ferait briller aux yeux du monde, avant qu’il soit trop tard, l’éminente dignité non plus des pauvres, qui s’éloignent, mais des Paresseux. Tant de mains pour transformer ce monde et si peu de regards pour le contempler!

Julien Gracq, Lettrines

(40 ans après, les pauvres qui nous entourent et le refrain qu’on nous chante)

Pourquoi écrire?

Elsa m’a dit son rêve. Comme chaque matin, sa fiction palimpseste, récit qui n’en finit plus d’être ouvert à l’aventure. Pouvoir ainsi réinventer sa nuit.

25/11/2007

Avoir croisé bien des silhouettes, qui s’entassent et demeurent, incertaines resurgissent et pourtant s’imposent, tellement plus que ceux qui, personnages disait-on, boîtes ronflantes où les clichés s’encrassent, jusqu’à devenir muets d’un trop de matière: plus un son ne passe au travers du masque, la poupée s’effondre, le chiffon brûle, cendres trop frêles pour la moindre blessure

Restent les fantômes aux sourires crus, rencontre qu’éternel on recommence, éternel au miroir de leur mort, et le vertige d’une vie qu’on évide, encombré d’un passé qui vous aspire et laisse si peu de temps pour reprendre souffle

22/11/2007

Parallèles et perpendiculaires, les couloirs de la galerie s’offraient en labyrinthe, cette heure du matin quand peu encore pour l’arpenter, quelques hommes à casquette, déplacés d’un bourg, remontés du passé, silencieux et marchant trop lourd, trop droit, ne savent qu’ici l’on flâne en mangeant traîne aux vitrines, ces cases aux côtés, cubes du rêve où tout s’enchaîne et vient se fondre sur la rétine, les lapins nains coussins violets longue vue paire de lunettes fleurs logos des banques le pvc d’une fenêtre et l’homme à la barbiche son after shave sa gouaille et costume gris l’homme vieux l’écoute et hoche les filles aux pantalons noirs hanches soulignées seins rehaussés surmaquillées cheveux en vague sur la pointe des pieds essuient la poussière aux étagères le dos rond une serpillière

20/11/2007

Seulement les paroles d’une meurtrière avant Saint Anne (ou littérature pour jour de grève!):

Quand on n’a pas de quoi nourrir une femme, on ne se marie pas!

On ne trompe pas une femme en lui laissant croire qu’on sera augmenté alors que ce n’est pas vrai…

On ne se permet pas de prendre une femme à un homme comme Couchet, capable de gagner des millions…

Les fonctionnaires sont des lâches… il faut travailler par soi-même, avoir le goût du risque, de l’initiative, si on veut arriver à quelque chose…

Pauvre Martin (…)! Maigret pouvait imaginer toutes les phrases qu’on lui lançait à la tête, en pluie fine ou en averse.

Simenon, L’Ombre chinoise

19/11/2007

On les disait venus de régions lointaines, au-delà des steppes et même du fleuve Amour. Ils apparaissaient chaque année à même époque, comme ramenés par le solstice d’hiver, débutant systématiquement leurs attaques aux façades des logements sociaux, puis venant progressivement à presque tous les balcons, toutes les fenêtres, suspendus à une corde, leur sac rouge sur le dos, ces encombrants vêtements d’hiver. Aperçu deux déjà, vendredi dernier. Guetter les prochains. Les intercepter?

16/11/2007

Du chantier d’une maison qu’on rénove, du ventre rond d’une grossesse qu’on mène à terme, d’un mariage qu’on prépare, la robe blanche et l’adresse du traiteur, chaque jour tellement de posts photos à l’appui, d’un avant et point focal vers quoi l’on tend, l’idée qu’un journal d’avant cadavre, où le progrès lent qui nous mène, ce qu’on en fait du savoir de l’après, et le gouffre en arrière où l’on zigzague comme soir de cuite, ces chemins qu’on ne retrouve plus, l’herbe d’oubli qu’on ne saurait distinguer, et traquer des réponses qui n’en sont pas, puisque derrière les mots l’infini des trous noirs

15/11/2007

d’une irruption, ses cheveux gris qui pendent si longs, tout au long du dos et le rose du haut du crâne, parle fort car salue les présents, eux qui muets l’œil droit devant, sans attache et sans lien, libres et seuls, s’assied sur une chaise, essoufflée, venir là à pieds, la gamine tenue par la main, sans honte lui demande, que les silencieux l’entendent importe peu, changerait quoi à la réalité de se taire ou minauder? qu’elle lui dise à sa mère, cinq euros seulement, qu’elle lui donne le prochain mercredi, et la laisser dire si elle se fâche, lui répéter que cinq euros, que mamie, en ce moment, elle les avait pas les sous pour le bus