rayonnages

tout cela à la fois

Pour le reste, le livre est composé sur plusieurs plans, des accès étant aménagés, je l’espère, pour quasiment toutes les catégories de lecteurs, car ma méthode est, je le dis en toute humilité, à l’inverse de celle de M. Joyce, c’est-à-dire méthode de simplification, dans la mesure du possible, d’éléments à l’origine plus déroutants, plus complexes et ésotériques dans leur manifestation, au lieu de l’inverse. Le roman peut donc se lire très simplement comme une histoire qu’on saute à volonté. Il peut se lire comme une histoire d’autant plus riche qu’on en sautera aucun passage. Il peut être envisagé comme une espèce de symphonie ou bien une sorte d’opéra, voire d’opéra-comique. C’est de la musique hot, un poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce, tout cela à la fois. C’est un livre superficiel, profond, passionnant, rasant, selon les goûts. C’est une prophétie, un tract politique, un cryptogramme, un film grotesque, un graffiti. On peut même le considérer comme un mécanisme : d’ailleurs efficace, croyez-moi, j’en sais quelque chose. Et si vous commencez à vous demandez si je ne chercherais pas à en faire autre chose qu’un roman, autant que je vous dise tout de suite que je l’ai conçu comme roman, un roman d’ailleurs profondément sérieux, en dépit des apparences que je donne.

Malcolm Lowry, lettre à Jonathan Cape, éditeur, à propos de Sous le volcan

cavité intérieure

Le sédiment pédagogique, le pli de l’enseignement et de la recherche universitaire marquent fortement notre approche de l’oeuvre d'art. Avant même que nous l’aimions, on a voulu nous l’expliquer. Ce qui occupe l’enseignant dans une œuvre d’art, pour des raisons professionnelles d’ailleurs valables, ce n’est pas la libre imprégnation qui permet d’en jouir, ce sont les prises extérieures par lesquelles on peut la saisir : il n’y a pas de discours organisé de la communication intime avec un livre, et le professeur, lui, cherche le fil qui dépasse de la pelote et qui va lui permettre ostensiblement de la dévider. Mais le secret d’une œuvre réside bien moins dans l’ingéniosité de son organisation que dans la qualité de sa matière : si j’entre sans préjugé dans un roman de Stendhal ou un poème de Nerval, je suis d’abord et tout entier seulement odeur de rose, comme la statue de Condillac – sans yeux, sans oreilles, sans perceptions localisées – et par là l’œuvre d’art me livre son caractère opératoire distinctif, qui est d’occuper immédiatement et sans différenciation aucune toute ma cavité intérieure, à la manière d’un gaz qui se dilate. Révélant ainsi sa totale élasticité, et l’immanence impartagée de sa présence vraie : non subdivisable, parce que sa vertu réside tout entière dans chaque particule.

Ce qui égare trop souvent la critique explicative, c’est le contraste entre la réalité matérielle de l’œuvre : étendue, articulée, faite de parties emboîtées et complexes, et même si l’on veut, démontable jusque dans son détail, et le caractère rigidement global de l’impression de lecture qu’elle produit. Ne pas tenir compte de cet effet de l’œuvre, pour lequel elle est tout entière bâtie, c’est analyser selon les lois et par les moyens de la mécanique une construction dont le seul but est de produire un effet analogue à celui de l’électricité. Et il y a même à pareille méprise une circonstance aggravante : c’est que le constructeur de l’œuvre d’art, chaque fois qu’il a nourri son travail, chaque fois aussi qu’il a eu besoin de la contrôler, s’est refait lui aussi tout entier « odeur de rose », éliminant de son esprit tout sauf une certaine impression directrice aveugle et quasi olfactive, qui lui permet seule de choisir entre les pistes qui s’offrent à lui. Tout l’ouvrage a été conçu et exécuté sous le contrôle de cette essence pressentie de l’œuvre, qui n’est peut-être pas celle qui se communique au lecteur (c’est la profonde équivoque de la transmission dans l’œuvre d’art) mais dont la nature est identique. Seulement, de ce passage du complexe à l’indivisible, qui est aussi à sa manière un saut de la quantité à la qualité, quand vous « expliquez », quand vous analysez les livres, vous ne dites rien. Vous démontez les rouages qui s’imbriquent mais comment en sort-il du courant ? et pourquoi telle autre machine, non moins fortement, intelligemment agencée, n’en produit-elle pas ? Comme l’insuffisance de telles méthodes éclaterait mieux si, au lieu d’analyser des œuvres déjà triées, vous les abordiez à la source, là où aucun label de garantie encore ne les désigne et ne les distingue : prises au hasard dans la pile des manuscrits qui s’entassent sur la table d’un lecteur, dans une maison d’édition ! Car la nature de vos méthodes vous conduirait alors au vu de tous à analyser tout aussi subtilement, tout aussi brillamment une fausse œuvre qu’une œuvre vraie, c’est-à-dire non pas à démonter une machine qui fonctionne mal de la même façon qu’une machine en état de marche, ce qui n’est que normal, mais – ce qui l’est moins – à vous affairer exactement comme s’il jouissait d’une plénitude d’être, autour de ce qui, littérairement, n’existe pas.

J. Gracq, en lisant en écrivant

parler contre les paroles

N’en déplaise aux paroles elles-mêmes, étant données les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contractées, il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire mais même à parler. Un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes, voilà ce qu’on nous offre à remuer, à secouer, à changer de place. Dans l’espoir secret que nous nous tairons. Eh bien! relevons le défi.

Pourquoi, tout bien considéré, un homme de telle sorte doit-il parler? Pourquoi les meilleurs, quoi qu’on en dise, ne sont pas ceux qui ont décidé de se taire? Voilà ce que je veux dire.

Je ne parle qu’à ceux qui se taisent (un travail de suscitation), quitte à les juger ensuite sur leurs paroles. Mais si cela même n’avait pas été dit on aurait pu me croire solidaire d’un pareil ordre de choses.

Cela ne m’importerait guère si je ne savais par expérience que je risquerais ainsi de le devenir.

Qu’il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles et que le silence est aussi dangereux dans cet ordre de valeur que possible.

Une seule issue: parler contre les paroles. Les entraîner avec soi dans la honte où elles nous conduisent de telle sorte qu’elles s’y défigurent. Il n’y a point d’autre raison d’écrire. Mais aussitôt conçue celle-ci est absolument déterminante et comminatoire. On ne peut plus y échapper que par une lâcheté rabaissante qu’il n’est pas de mon goût de tolérer.

Francis Ponge, « Des raisons d’écrire »

Ce qu’on a lu, et à quel âge

Ce qu’on a lu, et à quel âge : difficile d’échapper à l’invitation.

L’inventaire commence dans une chambre d’enfant avec crèche de Noël, papier marron. Les livres sont de l’hiver et d’exception : Davy Crockett dans

la Bibliothèque

rose, club des cinq et des sept. Livres cadeaux. Souvent relire.

Vers dix ans, se retrouver à la bibliothèque municipale, dans les anciennes écuries de la maison bourgeoise qui trône au milieu du parc, là où le musée des guerres de Vendée : sentiment d’intrusion, le même aujourd’hui dans ces lieux qu’on dit de culture. Première étagère sur la droite après l’entrée, là où la fin de l’alphabet : Verne Jules, Michel Strogoff. Embarqué loin, embarqué long : deux tomes à traverser. Depuis à Noël, cadeaux d’un oncle et d’une tante, Jules Verne aux reliures rouges avec dessins originaux reproduits.

Au sous-sol, dans un ancien buffet des grands-parents, des livres de prix distribués par les écoles privées catholiques d’avant guerre, et quelques bouquins oubliés par l’oncle aux Jules Verne, le seul de sa génération à avoir fait des études : hagiographies de Jeanne d’Arc, du corsaire Jean Bart et quelques bondieuseries. Vers douze treize ans, avoir sous l’impulsion d’un prof d’histoire gaucho-Freinet-le-cœur-sur-la-main pastiché ces textes (délires interminables en guise d’illustration du cahier d’histoire, lignes tracées sur les pages blanches pour y écrire, parce que décidément trop empêtré pour dessiner).

A la même époque, Jack London, L’Appel de

la Forêt.

Entr

’apercevoir la liberté.

Quatorze ans, rencontré un prof barbu fumeur de pipe. Découvrir Gaston Leroux et Jean Ray,

La Cité

de l’indicible peur. Première approche du fantastique. Les livres sont accessibles : il en amène de pleins sacs et prête (chaque bouquin recouvert d’un papier kraft pour protéger la couverture, titre et auteur recopié à la main).

Quinze ans, Steinbeck, Des souris et des hommes. Solitude et cette absence de contrôle, donner la mort quand tout submerge, et ce côté dépouillé de l’écriture. Puis Les Raisins de la colère, à peu près à la même époque, vacances hivernales où se heurter aux murs et à la nationale qui bordait le jardin de la maison. Pour les gestes décrits, un orteil son va et vient dans le sable, et parce que la force de dire nous.

Seize à dix-huit, chaotique passer son bac. Ne rien lire mais avoir découvert Rimbaud. En parler devant des bières (force pressentie : la rencontre sera beaucoup plus tardive). Avoir en revanche pas mal lu Les Fleurs du mal, et même appris quelques morceaux de « Spleen et idéal ».

Premières années de fac, plongée goulue. Découvrir Dostoïevski, Les Frères Karamazov puis Crime et Châtiment. Beaucoup à dépêtrer avec violence, idéal, culpabilité et religion. Et surtout peut-être première approche de la polyphonie. Même époque, Ponge, Le Parti pris des choses. Le réel à portée de main, et un outil d’écriture fabuleux, pas mal fréquenté du temps des livres rares : le dictionnaire !

Découverte aussi de Céline, en commençant par Voyage au bout de la nuit. Puis enchaîner jusqu’à Rigodon. La langue, le rythme, mais certainement aussi la salissure, ce goût de vomir le monde et son chaos, ses douleurs… Embarqué pour pas mal d’années, puisque DEA puis thèse de troisième cycle. Jusqu’à une forme de dégoût, tout au moins de malaise (vis-à-vis de qui ?).

Comment être alors passé d’un travail sur Le Rivage des Syrtes et Un Balcon en forêt de Julien Gracq à Céline ? De la contemplation du monde à sa condamnation. Années d’apprentissage, de soi autant que des livres. Travaillé sur les lumières chez l’un, le Sens chez l’autre…

Même époque à peu près, un bouquin qui taraude : Molloy de Beckett. Puis L’Innomable. Se taire et s’allonger là.

En parallèle, Balzac qu’on ingurgite. Retrouvé là plaisir de la lecture d’enfance.

Côté apprentissage, plus tard, quand lentement s’autoriser à donner forme, Claude Simon,

La Route

des Flandres. Savant mixage et musicalité d’ensemble. Et d’autres, là, sur l’étagère derrière l’épaule. Qui accompagnent et font bosser.

personne ne l’attendait plus

Cette dernière image tout à coup vint le saisir par la nuque et l’assiégea si brusquement, si intimement, qu’il s’en sentit étourdi ; si proche à cette heure, elle l’éloignait de lui : qu’elle ne fût pas là maintenant, tout de suite, c’était comme l’élancement aigu, désespéré, du souvenir d’une morte, comme s’il n’allait plus jamais la revoir. Il regarda autour de lui et ne vit plus un moment qu’une planète éteinte, où toute promesse était condamnée : les roseaux jaunes, les fossés, la route vide, le ciel qui commençait à se recouvrir. Il lui sembla tout à coup que personne ne l’attendait plus.

Julien Gracq,

La Presqu

’île

barrière

Il essaya de se pencher par-dessus la barrière en s’accoudant plus haut ; il sentait son genou heurter les croisillons de métal. « Comment la rejoindre ? » pensait-il, désorienté.

J.Gracq, La presqu’île

une bonne chose que le monde ait des témoins

Le sentiment que c'est une bonne chose que le monde ait des témoins, qui naturellement témoignent d'eux-mêmes en même temps que de lui, est sans doute une des raisons qui poussent à écrire. J'ai une disposition plutôt contemplative qu'active. Je ne suis pas du tout sûr que le monde serait incomplet s'il n'était pas dit, plus ou moins bien: c'est moi plutôt qui me sentirais tel, dans une certaine mesure: raison tout à fait suffisante pour écrire sans doute. La littérature nous restitue le monde privé d'"être", soit! mais rien non plus ne peut remplacer ce mode de présence-absence qu'est la fiction; je m'embarque sans complexe sur ce radeau de fortune sur lequel, après tout, ont navigué tous les écrivains. Au surplus Valéry remarque quelque part dans ses Cahiers que le mot "être" utilisé métaphysiquement -- mal défini, mal cerné -- rend tout de suite les problèmes inutilement vertigineux. J'ai envie de l'approuver timidement. Il est permis de laisser de côté la question si c'est bien un supplément d'"être".

Julien Gracq, Entretiens

ce qu’un enfant de sept ans sait parfaitement

J’ai toujours été étonné de la méprise qui fait du roman, pour tant d’écrivains, un instrument de connaissance, de dévoilement ou d’élucidation (même Proust pensait que sa gloire allait se jouer sur la découverte de quelques grandes lois psychologiques). Le roman est addendum à la création, addendum qui ne l’éclaire ni ne la dévoile en rien : ce qu’un enfant de sept ans sait parfaitement dès qu’il a mis le nez dans son premier vrai livre (il aura tout le temps de ses études pour tenter de l’oublier laborieusement). Que le roman soit création parasitaire, qu’il naisse et se nourrisse exclusivement du vivant ne change rien à l’autonomie de sa chimie spécifique, ni à son efficacité : les orchidées sont des épiphytes.

   J. Gracq, en lisant en écrivant

palette intime

Il ne suffit pas qu’un roman soit porté par la chaleur d’une émotion sincère ; il faut que cette émotion sache ranimer les images élues, emmagasinées et sommeillantes, toute cette iconographie intime, secrète, qui représente – elle seule et non les documents, les « petits faits vrais », collectionnés à l’extérieur – les réelles archives dont un romancier étoffe ses livres. Le mauvais romancier – je veux dire le romancier habile et indifférent – est celui qui essaie de faire vivre, d’animer de l’extérieur, et en somme loyalement, la couleur locale qui lui paraît propre à un sujet, lequel il a jugé ingénieux ou pittoresque – le vrai est celui qui triche, qui demande au sujet avant tout, et par des voies obliques et imprévues, de lui rouvrir une fois de plus l’accès de sa palette intime, sachant trop bien qu’en fait de couleur locale, la seule qui puisse faire impression, c’est la sienne.

J. Gracq, en lisant en écrivant

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