rayonnages

Ce qu’on a lu, et à quel âge

Ce qu’on a lu, et à quel âge : difficile d’échapper à l’invitation.

L’inventaire commence dans une chambre d’enfant avec crèche de Noël, papier marron. Les livres sont de l’hiver et d’exception : Davy Crockett dans

la Bibliothèque

rose, club des cinq et des sept. Livres cadeaux. Souvent relire.

Vers dix ans, se retrouver à la bibliothèque municipale, dans les anciennes écuries de la maison bourgeoise qui trône au milieu du parc, là où le musée des guerres de Vendée : sentiment d’intrusion, le même aujourd’hui dans ces lieux qu’on dit de culture. Première étagère sur la droite après l’entrée, là où la fin de l’alphabet : Verne Jules, Michel Strogoff. Embarqué loin, embarqué long : deux tomes à traverser. Depuis à Noël, cadeaux d’un oncle et d’une tante, Jules Verne aux reliures rouges avec dessins originaux reproduits.

Au sous-sol, dans un ancien buffet des grands-parents, des livres de prix distribués par les écoles privées catholiques d’avant guerre, et quelques bouquins oubliés par l’oncle aux Jules Verne, le seul de sa génération à avoir fait des études : hagiographies de Jeanne d’Arc, du corsaire Jean Bart et quelques bondieuseries. Vers douze treize ans, avoir sous l’impulsion d’un prof d’histoire gaucho-Freinet-le-cœur-sur-la-main pastiché ces textes (délires interminables en guise d’illustration du cahier d’histoire, lignes tracées sur les pages blanches pour y écrire, parce que décidément trop empêtré pour dessiner).

A la même époque, Jack London, L’Appel de

la Forêt.

Entr

’apercevoir la liberté.

Quatorze ans, rencontré un prof barbu fumeur de pipe. Découvrir Gaston Leroux et Jean Ray,

La Cité

de l’indicible peur. Première approche du fantastique. Les livres sont accessibles : il en amène de pleins sacs et prête (chaque bouquin recouvert d’un papier kraft pour protéger la couverture, titre et auteur recopié à la main).

Quinze ans, Steinbeck, Des souris et des hommes. Solitude et cette absence de contrôle, donner la mort quand tout submerge, et ce côté dépouillé de l’écriture. Puis Les Raisins de la colère, à peu près à la même époque, vacances hivernales où se heurter aux murs et à la nationale qui bordait le jardin de la maison. Pour les gestes décrits, un orteil son va et vient dans le sable, et parce que la force de dire nous.

Seize à dix-huit, chaotique passer son bac. Ne rien lire mais avoir découvert Rimbaud. En parler devant des bières (force pressentie : la rencontre sera beaucoup plus tardive). Avoir en revanche pas mal lu Les Fleurs du mal, et même appris quelques morceaux de « Spleen et idéal ».

Premières années de fac, plongée goulue. Découvrir Dostoïevski, Les Frères Karamazov puis Crime et Châtiment. Beaucoup à dépêtrer avec violence, idéal, culpabilité et religion. Et surtout peut-être première approche de la polyphonie. Même époque, Ponge, Le Parti pris des choses. Le réel à portée de main, et un outil d’écriture fabuleux, pas mal fréquenté du temps des livres rares : le dictionnaire !

Découverte aussi de Céline, en commençant par Voyage au bout de la nuit. Puis enchaîner jusqu’à Rigodon. La langue, le rythme, mais certainement aussi la salissure, ce goût de vomir le monde et son chaos, ses douleurs… Embarqué pour pas mal d’années, puisque DEA puis thèse de troisième cycle. Jusqu’à une forme de dégoût, tout au moins de malaise (vis-à-vis de qui ?).

Comment être alors passé d’un travail sur Le Rivage des Syrtes et Un Balcon en forêt de Julien Gracq à Céline ? De la contemplation du monde à sa condamnation. Années d’apprentissage, de soi autant que des livres. Travaillé sur les lumières chez l’un, le Sens chez l’autre…

Même époque à peu près, un bouquin qui taraude : Molloy de Beckett. Puis L’Innomable. Se taire et s’allonger là.

En parallèle, Balzac qu’on ingurgite. Retrouvé là plaisir de la lecture d’enfance.

Côté apprentissage, plus tard, quand lentement s’autoriser à donner forme, Claude Simon,

La Route

des Flandres. Savant mixage et musicalité d’ensemble. Et d’autres, là, sur l’étagère derrière l’épaule. Qui accompagnent et font bosser.

personne ne l’attendait plus

Cette dernière image tout à coup vint le saisir par la nuque et l’assiégea si brusquement, si intimement, qu’il s’en sentit étourdi ; si proche à cette heure, elle l’éloignait de lui : qu’elle ne fût pas là maintenant, tout de suite, c’était comme l’élancement aigu, désespéré, du souvenir d’une morte, comme s’il n’allait plus jamais la revoir. Il regarda autour de lui et ne vit plus un moment qu’une planète éteinte, où toute promesse était condamnée : les roseaux jaunes, les fossés, la route vide, le ciel qui commençait à se recouvrir. Il lui sembla tout à coup que personne ne l’attendait plus.

Julien Gracq,

La Presqu

’île

barrière

Il essaya de se pencher par-dessus la barrière en s’accoudant plus haut ; il sentait son genou heurter les croisillons de métal. « Comment la rejoindre ? » pensait-il, désorienté.

J.Gracq, La presqu’île

une bonne chose que le monde ait des témoins

Le sentiment que c'est une bonne chose que le monde ait des témoins, qui naturellement témoignent d'eux-mêmes en même temps que de lui, est sans doute une des raisons qui poussent à écrire. J'ai une disposition plutôt contemplative qu'active. Je ne suis pas du tout sûr que le monde serait incomplet s'il n'était pas dit, plus ou moins bien: c'est moi plutôt qui me sentirais tel, dans une certaine mesure: raison tout à fait suffisante pour écrire sans doute. La littérature nous restitue le monde privé d'"être", soit! mais rien non plus ne peut remplacer ce mode de présence-absence qu'est la fiction; je m'embarque sans complexe sur ce radeau de fortune sur lequel, après tout, ont navigué tous les écrivains. Au surplus Valéry remarque quelque part dans ses Cahiers que le mot "être" utilisé métaphysiquement -- mal défini, mal cerné -- rend tout de suite les problèmes inutilement vertigineux. J'ai envie de l'approuver timidement. Il est permis de laisser de côté la question si c'est bien un supplément d'"être".

Julien Gracq, Entretiens

ce qu’un enfant de sept ans sait parfaitement

J’ai toujours été étonné de la méprise qui fait du roman, pour tant d’écrivains, un instrument de connaissance, de dévoilement ou d’élucidation (même Proust pensait que sa gloire allait se jouer sur la découverte de quelques grandes lois psychologiques). Le roman est addendum à la création, addendum qui ne l’éclaire ni ne la dévoile en rien : ce qu’un enfant de sept ans sait parfaitement dès qu’il a mis le nez dans son premier vrai livre (il aura tout le temps de ses études pour tenter de l’oublier laborieusement). Que le roman soit création parasitaire, qu’il naisse et se nourrisse exclusivement du vivant ne change rien à l’autonomie de sa chimie spécifique, ni à son efficacité : les orchidées sont des épiphytes.

   J. Gracq, en lisant en écrivant

palette intime

Il ne suffit pas qu’un roman soit porté par la chaleur d’une émotion sincère ; il faut que cette émotion sache ranimer les images élues, emmagasinées et sommeillantes, toute cette iconographie intime, secrète, qui représente – elle seule et non les documents, les « petits faits vrais », collectionnés à l’extérieur – les réelles archives dont un romancier étoffe ses livres. Le mauvais romancier – je veux dire le romancier habile et indifférent – est celui qui essaie de faire vivre, d’animer de l’extérieur, et en somme loyalement, la couleur locale qui lui paraît propre à un sujet, lequel il a jugé ingénieux ou pittoresque – le vrai est celui qui triche, qui demande au sujet avant tout, et par des voies obliques et imprévues, de lui rouvrir une fois de plus l’accès de sa palette intime, sachant trop bien qu’en fait de couleur locale, la seule qui puisse faire impression, c’est la sienne.

J. Gracq, en lisant en écrivant

www.publie.net

Un nouvel espace de liberté sur le Net: www.publie.net

Initiative intelligente et généreuse de François Bon pour voix diverses. Et se sentir un peu fier de participer à l'aventure (voir "zone risque", espace "découvertes").

une vieille histoire

À Argelès-sur-Mer, cent mille campeurs ont pris le relais volontaire des réfugiés d’Espagne de 1939: le camp de concentration moins les barbelés est la forme palpable que prend en 1963 la joie de vivre pour sept à huit millions de Français; les barbelés repousseront tout seuls: leur contenu future a déjà le pli.

J. Gracq, Lettrines

trappes intérieures

Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines et de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. O ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots!

F. Ponge, Introduction au Galet

"Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n'en finis plus."

La France (…) vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. (…) Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise. Et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre le sublime et le ridicule? Quel irrespect! Quel ignorance! Quel gâchis! « Bouilli ou rôti, la même chose! » et en même temps quelle servitude envers l’opinion du jour, le plat à la mode!

Tout était faux: faux réalisme, fausse armée, faux crédit, et même fausses catins. On les appelait « marquises », de même que les grandes dames se traitaient familièrement de « cochonnettes ». (…) Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la Passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’art d’être moral, à la philosophie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science « de se ranger à la portée du peuple. »

G. Flaubert, lettre à Georges Sand, 30 avril 1871