seul dans un gîte inconnu avec la grande ville autour de soi

Habiter un lieu

Habiter une chambre, qu’est-ce que c’est ? Habiter un lieu, est-ce se l’approprier ? Qu’est-ce que s’approprier un lieu ? A partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper ses trois paires de chaussettes dans une bassine de matière plastique rose ? Est-ce quand on s’est fait réchauffer des spaghettis au-dessus d’un camping-gaz ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres dépareillés de l’armoire-penderie ? Est-ce quand on a punaisé au mur une vieille carte postale représentant le Songe de sainte Ursule de Carpaccio ? Est-ce quand on y a éprouvé les affres de l’attente, ou les exaltations de la passion, ou les tourments de la rage de dents ? Est-ce quand on tendu les fenêtres de rideaux à sa convenance, et posé les papiers peints, et poncé les parquets ?

G. Perec, Espèces d’espaces

27/11/2007

L’architecture et l’urbanisme d’aujourd’hui pourchassent, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace, dans la maison moderne le grenier, caverne aux trésors, sésame de l’imagination enfantine, tout comme avec la cave ils en extirpent le lest, les terreurs et les richesses souterraines. Dans cinquante ans, la poésie en portera les cicatrices, mais d’ici là elle aura mis la main sur des talismans de rechange. Tout fait penser que des symboles de mouvement (déjà la route, la voiture) remplaceront les prestiges des lieux clos, verrouillés, protégés, dont le château sous toutes ses formes était devenu pour nous depuis le moyen âge l’emblème inusable.

Julien Gracq, Lettrines

22/11/2007

Parallèles et perpendiculaires, les couloirs de la galerie s’offraient en labyrinthe, cette heure du matin quand peu encore pour l’arpenter, quelques hommes à casquette, déplacés d’un bourg, remontés du passé, silencieux et marchant trop lourd, trop droit, ne savent qu’ici l’on flâne en mangeant traîne aux vitrines, ces cases aux côtés, cubes du rêve où tout s’enchaîne et vient se fondre sur la rétine, les lapins nains coussins violets longue vue paire de lunettes fleurs logos des banques le pvc d’une fenêtre et l’homme à la barbiche son after shave sa gouaille et costume gris l’homme vieux l’écoute et hoche les filles aux pantalons noirs hanches soulignées seins rehaussés surmaquillées cheveux en vague sur la pointe des pieds essuient la poussière aux étagères le dos rond une serpillière

28/10/2007

D’une bascule fantastique de la ville où l’errance

Je pensais être tout près de l’Ancienne Cathédrale, le terminus de cette ligne, et je la croyais devant moi, cachée par quelque haute maison, alors qu’elle était à ma droite.

Les rues, les places que j’avais traversées, les bâtiments que j’avais vus et même ceux dont je ne connaissais que l’existence, s’étaient déjà organisés dans mon esprit, s’agglomérant en une vague représentation générale très fausse de la ville, par laquelle je m’orientais sans en prendre clairement conscience, de cette ville dont je n’avais pas encore vu de plan, et dont j’étais encore incapable d’apprécier les véritables dimensions.

De toutes les portes sortaient des employés en imperméables et chapeaux melons; les voitures passaient lentement, serrées; mais alors que je m’attendais à voir la foule et le nombre de magasins augmenter à mesure que j’avancerais, au contraire j’entrais dans des zones de plus en plus calmes où les vitrines, les enseignes, déjà rares près de Matthews and Sons, s’espaçaient encore, et où il y avait de moins en moins de bruit.

Michel Butor, L’Emploi du temps

20/10/07

En matière de vedettes, la demande, si elle reste d’abord indistincte, précède l’offre -- la vedette correspond à un besoin: si la foule d’Europe en 1949 les appelle et les crée, après l’Amérique, c’est que, dans sa situation angoissante, elles lui sont devenues nécessaires, elles sont préposées an quelque manière au salut de son âme. Elles sont pour elles comme des gens qui marcheraient sur la mer: elles triomphent par procuration de ce sentiment angoissant du « plongeon » qui est le lot de l’homme moderne happé par l’anonymat vorace de la foule des grandes villes. À voir les regards sur l’écran s’y accrocher comme à une bouée de sauvetage, on comprend que leur contact même imaginaire immunise contre la mort, triomphe pour un moment du sentiment de non-reconnaissance à vie de molécules humaines vainement insurgées contre la condition qui leur est faute d’entrer inexpiablement « en composition ».

Julien Gracq, La littérature à l’estomac

Qu’en dire aujourd’hui du solitaire urbain, fixé à son écran, ouvrant la boîte sans fond du passé, l’Internet rock où s’empilent les images et discours de ceux qu’il a cru être siens sinon lui, icônes qui s’agitent encore même si déjà six pieds sous terre, parlent et provoquent et vacillent embués d’alcool décuplés de chimie, s’engagent au chemin qui les mènent vers, magnifiés par le risque et l’incertain, corps de scène qui s’affirment en un saut une tension du visage et le solo où faire corps se fouailler extirper sans trop savoir quoi mais suspendu à l’instant, collection des saints qu’on s’invente vous accompagne, où parfois s’oublier et feindre s’y reconnaître, encombré de vestiges, s’abandonner au mythe et disparaître sous les figures tutélaires, ou s’y construire retrouver bribe à bribe les pièces d’un puzzle en expansion

partir revenir

partir revenir

Je marche sur la route de Saint Laurent. Les échappées de vue ménagées par les longues clairières qui s’ouvrent maintenant en tous sens à travers le bocage obsèdent l’œil presque partout et rafraîchissent le sentiment de la promenade. Les fermes que j’ai connues pendant un demi-siècle emmurées par les haies, hostiles et soupçonneuses, remparées de clôtures d’épines, alertées de loin contre toute approche par les abois de chiens hargneux, semblent cligner de toutes leurs fenêtres comme une bonne auberge, dérouler de loin un tapis vert jusqu’au bord de la route pour inviter la flânerie du passant. (…) Toute la contrée des Mauges me fait penser quand je m’y promène à une demeure longtemps endeuillée qui une à une rouvrirait ses fenêtres; un ban semble levé qui pesait sur cette terre méfiante et sauvage: on enlève les housses, les maisons blanches sont nues et claires dans l’air qui les baigne comme une lessive de printemps.

Julien Gracq, Lettrines 2, p140

28/09/2007

pour aller où y trouver quoi passer le couloir sombre l’odeur des Gauloises convoquer l’ascenseur carré lumineux l’entendre qui monte porte qui glisse dévoiler quoi personne à cette heure long silence des après midi rien sinon le miroir l’oublier le temps d’actionner les commandes et se retrouver là inquiet d’un reflet non pas le temps d’un face à face mais l’esquisse d’un regard s’y reconnaître jusqu’au choc qui délivre dans son dos la porte qui glisse pour aller où y trouver quoi

26/09/2007

Il paraissait certain, quand on ouvrait la porte et qu’on voyait l’escalier, plein d’un calme implacable, impersonnel et sans couleur, un escalier qui ne semblait pas avoir gardé la moindre trace des gens qui l’avaient parcouru, pas le moindre souvenir de leur passage, quand on se mettait derrière la fenêtre de la salle à manger et qu’on regardait les façades des maisons, les boutiques, les vieilles femmes et les petits enfants qui marchaient dans la rue, il paraissait certain qu’il fallait le plus longtemps possible -- attendre, demeurer ainsi immobile, ne rien faire, ne pas bouger, que la suprême compréhension, que la véritable intelligence, c’était cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire.

Tout au plus pouvait-on, en prenant soin de n’éveiller personne, descendre sans le regarder l’escalier sombre et mort, et avancer modestement le long des trottoirs, le long des murs, juste pour respirer un peu, pour se donner un peu de mouvement, sans savoir où l’on va, sans désirer aller nulle part, et puis revenir chez soi, s’asseoir au bord du lit et de nouveau attendre, replié, immobile.

N. Sarraute, Tropismes, V.

Car tout ce qui se passe passe par l’escalier, tout ce qui arrive arrive par l’escalier, les lettres, les faire-part, les meubles que les déménageurs apportent ou emportent, le médecin appelé en urgence, le voyageur qui revient d’un long voyage. C’est à cause de cela que l’escalier reste un lieu anonyme, froid, presque hostile.

G. Perec, La vie mode d’emploi, Première partie, chapitre 1.

24/09/2007

Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane, idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ses circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier. Tout un complexe central de rues et de places s’y trouvent pris dans un réseau d’allées te venues aux mailles serrées; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. L n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens.

Julien Gracq, La forme d’une ville, p2-3

21/09/07

Ici se fait jour la laideur particulière aux zones d’urbanisation récente qui commencent à ceinturer un peu partout les villes: le cœur gris et bleu (ou gris et rose) des anciennes cités, serrées comme un poing autour de leurs ruelles, est noyé progressivement, ainsi que le cœur d’un astre éclaté, dans une poussière confuse de bicoques neuves, qui vont crever jusque loin aux alentours la verdure, dans le semis anarchique et hasardeux qui est celui des trous d’obus. De plus en plus nettement, avec la prolifération des résidences isolées périphériques, la notion de cité s’efface au profit de l’image d’une vague densification humaine cancéreuse, qui ensemence loin autour d’elle le tissu naturel de ses métastases et de ses ganglions. Des zones entières maintenant de l’ancienne campagne -- et étendues-- font songer à un chaos où on aurait brassé et secoué pêle-mêle les éléments urbains et ceux de la verdure circonvoisine, et où le tout serait resté à l’état d’émulsion mal liée, sans qu’aucune décantation, aucune stratification nette paraisse se faire.

Julien Gracq, La forme d’une ville, p126